(De notre envoyé spécial à New York Jean-Yves Duval)
Ce matin chez Christie’s, à New-York la célèbre salle des ventes proposait aux enchères un lot exceptionnel, qui promettait de figurer dans les annales du prestigieux hôtel des ventes : le Groenland, colonisé en 1721 par le Danemark. Avant d’en arriver là, la lutte avait été féroce pour l’adjudication du marché entre Christie’s et Sotheby’s les deux acteurs majeurs mondiaux de la vente aux enchères. Finalement Christie’s l’avait emporté.
Cette vente par adjudication était la solution qu’avait trouvée Danois et Groenlandais pour mettre fin aux ambitions hégémoniques et menaces d’intervention militaire de Donald Trump, dont l’appétit était de plus en plus vorace, à propos de ce territoire grand comme quatre fois la France et peuplé de seulement 56 000 habitants, soit un peu plus que d’ours polaires, dont l’espèce était en voie d’extinction.
L’événement avait fait la une des plus grands journaux du monde entier, y compris la presse people, et des chaînes de télévision internationales. On reconnaissait dans la salle chauffée à blanc des chroniqueurs célèbres de CBS, Fox News et CNN ainsi que des présentateurs vedettes chinois, européens et même de Russia to day. Ici et là, des remarques fusaient des rangées de personnes qui s’étaient massées dès l’ouverture des portes au 20 Rockefeller Plaza, 49ème rue . « Après tout la France a bien vendu la Louisiane en 1803 et la Russie l’Alaska en 1867, ou encore les îles Vierges précisément par le Danemark, en 1927 » . Les conversations allaient bon train. « Ces territoires ont été vendus comme de simples biens immobiliers ». Alors pourquoi pas un morceau de banquise, appelé à fondre comme neige au soleil au cours du prochain siècle en raison du réchauffement et du dérèglement climatique.
Une question revenait sans cesse sur les lèvres des personnes présentes, essentiellement des représentants des médias : Comment avait-on pu évaluer le prix du Groenland et parvenir à une fourchette, révélée par le New-York Times, comprise entre 12,5 et 77 milliards de dollars ? Nous étions face à une transaction hors-norme. Pour établir cette estimation on s’était basé sur les comparaisons des transactions historiques, ( Louisiane, etc.) ajustées à l’évolution du PIB américain, de l’inflation et de la croissance économique. En réalité, le prix du Groenland variait selon les méthodes de calcul des uns et des autres et oscillait entre dix et mille milliards de dollars, une somme vertigineuse. Certaines se basaient pour cela sur la valeur des ressources naturelles, pétrole et matériaux rares, contenues dans le sous-sol, tandis que d’autres étaient établies d’après un prix imaginé en tant que « tampon climatique », le Groenland régulant le climat à l’échelle mondiale, donc « hors de prix ». Toutes les spéculations étaient permises.
Le commissaire priseur retenu pour la vente de ce joyau fit son entrée, petit marteau d’ivoire à la main et s’installa à son pupitre. Le moment était historique et ses émoluments dans cette transaction du siècle lui garantissait une retraite anticipée. Il rappela l’objet de la vente et annonça que le prix d’appel démarrerait à cent cinquante milliards de dollars et que les enchères se feraient par fractions de vingt milliards de dollars. Seuls les offres émanant des ambassadeurs dûment mandatés par leur gouvernement seraient retenues, les Etats insolvables étant « blacklistés », comme la Russie placée sous embargo financière depuis le début de la guerre en Ukraine, et faisant l’objet de sanctions internationales. Dans la salle on comptait une dizaine de diplomates, mais seuls deux ou trois étaient en mesure de surenchérir dont les USA et la Chine. L’Union européenne quant à elle n’était pas présente car à Bruxelles on estimait qu’il s’agissait de la spoliation d’un territoire souverain sur lequel l’Oncle Sam exerçait un odieux chantage d’annexion, en dépit des traités internationaux et de l’ordre international instauré en 1945.
Les heures passaient interminablement dans une salle surchauffée, et où les esprits l’étaient à peine moins, on était arrivé à la somme de 650 milliards, et au terme d’une bagarre onirique entre chinois et américains le commissaire-priseur, après avoir prononcé la formule sacramentelle « une fois … deux fois … trois fois », adjugea sans surprise le Groenland au représentant américain, pour 900 milliards de dollars, sous les applaudissements d’une partie de l’assistance et les huées de l’autre.
Le sort de l’île était scellé, et celle-ci devenait le 51e État des États-Unis d’Amérique au grand dam de Vladimir Poutine et de Xi Jinping, et au courroux des chefs d’Etat européens, danois en tête. Ceux-ci n’avaient plus qu’à ordonner à leurs quelques militaires de se retirer du territoire. A voir leur nombre, ceux-ci auraient pu, tout au plus, engager une bataille de boules de neige avec les militaires de l‘US Army et l’aurait probablement perdue. A Paris, comme à Berlin, Rome ou Londres, les présidents, chanceliers et Premiers ministres n’avaient plus qu’à ravaler leur fierté, le continent européen venait d’être submergé par le tsunami US, et, comme la cité de l’Atlantide imaginée dans l’Antiquité par Platon, l’Europe menaçait, elle aussi, de sombrer dans les abysses et d’être au cours des décennies prochaines un continent englouti.
Jean-Yves Duval, journaliste écrivain
P.S : Ce récit relève bien sûr de mon imagination, mais il arrive assez souvent que la réalité dépasse la fiction.
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